Le trésor de l’île aux chênes

| Aucun commentaire

Illustration de la recherche du trésor de l'Île aux chênes

Illustration de la recherche du trésor de l'Île aux chênes

On l’appelle l’Ile Mystérieuse. On y cherche un trésor depuis deux siècles. On sait où chercher. Mais après plus de 200 ans de fouilles avec des techniques de plus en plus perfectionnées, plusieurs faillites et quelques morts, on ne sait toujours pas qui a caché quoi sur Oak Island, l’Ile-aux-Chênes.
A deux pas de la Nouvelle-Ecosse, cette petite île retient l’attention des chasseurs de trésor depuis plus de deux siècles. Quel mystérieux trésor y a-t-on enterré? Et surtout, qui furent les mystérieux constructeurs du réseau de pièges dont plusieurs générations de chasseurs de trésor ne sont pas encore venus à bout ?

La découverte

Le 23 mai 1701, le capitaine William Kidd est pendu à Londres, pour des faits de piraterie à Madagascar et aux Antilles. Le bruit court alors qu’il aurait enterré son trésor sur l’île aux chênes, morceau de terre de 1,5 km de long du comté de Lunemburg au sud de la province de Nouvelle-Écosse au Canada. Malgré l’appât du gain généré par cette perspective, la légende tomba dans l’oubli.

Pendaison du capitaine Kidd

Pendaison du capitaine Kidd

Un jour d’été de 1795, Daniel Franklin McGinnis, un jeune canadien du village de pêcheurs voisin, décide d’aller chasser la perdrix sur l’une des îles situées au large de la côte de Mahone. Laissant sa barque sur une plage, il s’enfonce dans l’île d’Oak Island, l’île aux chênes, pour traquer la perdrix. C’est alors qu’il découvre dans une clairière une dépression qui ne paraît pas naturelle. Il sonde la terre sommairement : elle est plus meuble dans le creux qu’à la périphérie. Le jeune homme est intrigué d’autant plus qu’une branche d’un chêne tout proche porte des traces de friction, comme si des cordes avaient longuement frotté contre l’écorce. Des histoires de trésors circulant depuis longtemps sur la côte, il court prévenir deux amis.

Le lendemain, il est de retour sur l’île avec ses deux compères. Les trois garçons dégagent un premier tronçon de puits de 4 mètres de diamètre sur 1m 20 de profondeur. Là, ils mettent au jour une rangée de dalles d’un genre inhabituel qui les conforte dans l’idée qu’ils ont affaire à une chose peu banale. Ils creusent les jours suivants jusqu’à une profondeur de 3 mètres (dix pieds). Leurs pioches butent alors sur un plancher fait de billes de chênes solidement fixées dans la paroi du puits. Ils sont maintenant convaincus qu’une cache est toute proche : peut-être derrière ces rondins ? Les lourdes pièces de bois sont enlevées ; mais au-dessous il n’y a que 6 mètres de terre, jusqu’à un autre plancher semblable au premier. Avec fébrilité ils enlèvent le bois, mais trouvent encore de la terre. Courageusement, les trois jeunes gens décident pourtant de continuer leur descente, convaincus que plus la chose à découvrir sera profondément cachée, plus elle en vaudra la peine. Mais il leur faudra encore creuser 9 mètres pour aboutir à un nouveau palier de chêne sous lequel toujours cette terre tassée, avec de l’argile et des roches. Les garçons comprennent alors que ces plates-formes servent à se partager le poids des tonnes de terre. Sauf qu’ils sont à neuf mètres de profondeur, et munis simplement de pelles, ils ne peuvent pas aller plus loin.

Ils abandonnent donc, et les choses en restent là pendant près de dix ans.

La tentative de Simeon Lynds

En 1804, un homme d’affaires nommé Simeon Lynds s’intéresse à la découverte des trois jeunes garçons. Il forme une compagnie et apporte sur l’île du matériel de mines.

Les ouvriers dépassent sans problème le niveau atteint dix ans plus tôt et, en continuant à creuser. Ils dégagent une 4ème plate-forme de bois, puis encore 3 autres, chaque fois séparées par 3 mètres de terre, des plates-formes recouvertes tantôt de couches d’algues, tantôt de charbon… et même de fibres de cocotier !

L’association cocotiers = Antilles = pirates = trésor, est alors rapidement faite et les recherches reprennent de plus belle.

À la 9ème plate-forme (27 mètres ou 90 pieds), première découverte intéressante : une lourde dalle de pierre marquée, au verso, d’une inscription dans un langage indéchiffrable (voir ci-dessous). Elle déterrée et mise de côté. Les ouvriers atteignent 33 mètres (110 pieds) et s’arrêtent pour la nuit, portant la poursuite des travaux au lendemain.

Pictogrammes présents sur la dalle gravée retrouvée au 9ème niveau

Pictogrammes présents sur la dalle gravée retrouvée au 9ème niveau

Alphabet proposé pour déchiffrer la plaque

Alphabet proposé pour déchiffrer la plaque

Proposition de texte reconstitué à partir de cet alphabet : "Forty feet below two million pounds are buried" = "Quarante pieds en-dessous deux millions de livres sont enterrées"

Proposition de texte reconstitué à partir de cet alphabet : "Forty feet below two million pounds are buried" = "Quarante pieds en-dessous deux millions de livres sont enterrées"

Le jour suivant, une très mauvaise surprise attend les chercheurs d’or : le puits est rempli aux trois quarts d’eau. D’où vient-elle? On ne sait pas. Mais surtout, pourquoi le puits ne s’est-il pas rempli plus tôt ? Sur le moment, on n’a pas de réponse. Pendant des semaines, les hommes écopent avec des seaux et des pompes de fortune, sans parvenir à abaisser le niveau d’eau ne serait-ce d’un mètre.

Certains s’interrogent : on remarque que l’eau a commencé à remonter lorsqu’on a enlevé la dalle gravée. Cette dalle aurait-elle agi comme un bouchon ? Le puits aurait donc été conçu comme une paille à l’intérieur de laquelle l’eau ne montera pas si on en bouche l’extrémité avec le doigt ?

Lynds trouve l’hypothèse séduisante, bien qu’elle n’apporte aucune solution au problème. Cependant il ne pourra pas la vérifier : il est ruiné. Sa compagnie abandonne.

Des pièges ingénieux

Schéma du puits principal

Schéma du puits principal

En 1849, une jeune entreprise, dotée d’une tarière de mine et d’un cheval, la coopérative de Truro, décide de reprendre le chantier immergé. Il ne s’agit plus cette fois de creuser mais de faire des forages, pour savoir une fois pour toutes ce qui se trouve au fond. Les premiers résultats confirment les espoirs les plus fous. Après avoir dépassé les 110 pieds, la foreuse passe à travers 10 cm de bois (le sommet d’une caisse ?) et pénètre dans du métal en vrac.

Lorsqu’on remonte la foreuse, on y trouve des échantillons de chêne et ce qui semble être trois maillons en or d’une chaîne de gousset. C’est la première fois qu’on a la preuve que quelque chose de payant se trouve au fond. Encouragé, on refait descendre la foreuse. Au-delà du métal, elle traverse 20 cm de bois; sans doute le fond du coffre, suivi du sommet d’un autre. Puis, 56 cm de métal en vrac. Puis, 10 cm de chêne (le fond du 2e coffre?) et 15 cm d’épinette (le plancher?).

Persuadés d’avoir enfin atteint la chambre au trésor, les chercheurs ne sont pas pour autant au bout de leurs peines: personne n’est encore parvenu à abaisser l’eau du puits, même avec des pompes.

A l’été 1850, ils creusent un deuxième puits lattéral pour faciliter le pompage, dans l’espoir de prendre le trésor par en-dessous. Ils descendent jusqu’à 36 mètres (120 pieds) puis le font bifurquer vers le puits au trésor. Alors qu’ils l’atteignent, c’est la catastrophe, l’eau commence à jaillir avec force et en moins de 20 minutes, le second puits se remplit au même niveau que le premier. Les ouvriers n’échappent que de justesse à la noyade. Le deuxième puits est lui aussi inondé. Pire encore, à en juger par le bruit, les ouvriers en déduisent que le fond du puits au trésor s’est affaissé en partie dans le tunnel, en partie on ne sait où, peut-être dans une grotte ou une cavité située dans les profondeurs de cette île. Le désastre est total.

Ce n’est qu’à ce moment qu’un ouvrier a l’idée de goûter l’eau du puits : elle est salée. C’est donc de l’eau de mer, et non un lac souterrain. Le puits était relié à la mer depuis le début, rendant leurs efforts de pompage vains…

L’ingénieur Jotham B. McCully, responsable des travaux, finit par trouver dans une anse, à une centaine de mètres de là, un endroit d’où l’eau s’échappe, à marée basse, à travers le sable. Les ouvriers enlèvent aussitôt le sable et le gravier et s’aperçoivent que la plage a été recouverte d’une couche compacte de galets et de roches entre lesquels on a tassé des algues et des fibres de noix de coco. Autrement dit, quelqu’un a transformé 45 mètres de plage en éponge, puis recouvert le tout de sable. La plage au complet est artificielle…
Ce n’est pas tout : cinq conduits souterrains d’écoulement recouverts de gros galets et de roches plates conduisent à l’entrée d’un tunnel. À marée haute, l’eau s’infiltre par ces cinq conduits, et de là par le tunnel, en direction du puits au trésor. Et l’hypothèse de la paille se révèle exacte : quiconque enlève les plates-formes de chêne du puits, enlève les « bouchons » qui empêchaient l’eau de la mer d’atteindre le puits. Comme une paille qui ne se remplira pas si on en bouche une extrémité avec le doigt. Lynds l’avait compris trop tard et Mc Cully n’a fait qu’accentuer le procédé. Il fut contraint d’arrêter les travaux, faute de moyens.

De toute évidence, les mystérieux constructeurs de cet ingénieux système se sont donnés un mal fou pour empêcher des intrus d’accéder à leur trésor…

Mais qui sont ces constructeurs ? Au fil des générations, toutes les hypothèses y sont passées. Sauf qu’on estime que la construction du puits et des conduits aurait exigé une centaine d’hommes pendant six mois. Or, la région n’a gardé aucun souvenir d’une quelconque activité, l’île est à quelques coups de rames de la côte, il aurait donc été difficile de cacher un séjour de six mois aux riverains.

Aucune légende dans aucun port. On n’a jamais retrouvé la moindre trace d’une habitation humaine sur l’île. En bref, l’île conserve son secret et défie quiconque tente de le percer.

Depuis 1850…

Du milieu du XIXe siècle jusqu’à aujourd’hui, plus d’une dizaine de compagnies ont tenté de récupérer le trésor de la mystérieuse Ile-aux-Chênes. Toutes se sont butées au problème des inondations souterraines. Quelques personnes ont même perdu la vie, dans ces efforts répétés pour surmonter des obstacles ingénieusement dressés il y a très longtemps.

Reproduction de la dalle "bouchon"

Reproduction de la dalle "bouchon"

En 1859, un groupe de 63 hommes s’organise avec le projet ambitieux d’assécher le puits. Ce n’est plus un mais trente chevaux qui sont amenés par bateau. Le puits au trésor s’effondre encore une fois. On achète une pompe à moteur. La chaudière éclate au début des manoeuvres, ébouillantant l’un des hommes. Les recherches s’arrêtent de nouveau et la compagnie est en faillite en 1867.

Une autre reprend en 1897 avec une pompe à vapeur. On creuse le puits jusqu’à 111 pieds, mais la pompe tombe en panne et l’eau s’élève à nouveau.

Écoeuré, on prend alors les grands moyens: on fore cinq trous dans le sol, dans lesquels on insère des charges de dynamite, le long de la direction présumée du tunnel d’irrigation, qui amène l’eau de mer jusqu’au puits. On fait sauter. L’eau est pompée, avec succès, pour la première fois en 90 ans.

Le forage reprend, et dépasse les niveaux de toutes les explorations précédentes. À 50 mètres (163 pieds), la pointe de la foreuse rencontre un obstacle: 17,5 cm de ce qui semble être du ciment. Sous le ciment, il y a dix centimètres de bois, puis un mètre de métal, puis de nouveau du bois et du ciment. Touche-t-on enfin au but? Il semble y avoir là une voûte de deux mètres. Les coffres placés 20 mètres plus haut, qu’un forage avait localisé 50 ans plus tôt -et dont on a perdu la trace lorsque le plancher qui les soutenait s’est effondré- ne l’auraient-ils été que pour satisfaire la curiosité, alors que le vrai trésor se trouverait plus bas ?

Avant d’aller plus loin, en mai 1898, par mesure de prudence, on répand de la teinture rouge dans le fond du puits afin de s’assurer que le tunnel d’irrigation a bel et bien été détruit. On ne voit rien sur la plage: victoire!… jusqu’à ce que, plus tard dans la journée, des ouvriers aperçoivent une immense tache rouge qui recouvre une autre partie de la plage. Il existe donc un deuxième tunnel d’irrigation…

On cherche son entrée, en vain. Les forages continuent, se multiplient. Après des semaines de travail, dans un amoncellement de boue, les hommes ne peuvent même plus localiser le puits originel. Après avoir investi plus de 115 000$, les nouveaux actionnaires décident d’abandonner.

Emplacement supposé du puits principal

Emplacement supposé du puits principal

Les recherches pourtant se poursuivent encore mais dans la grande confusion. D’autres prospecteurs s’étant provisoirement installés sur l’île, la zone située autour du puits est bientôt truffée de cheminées secondaires qui se remplissent d’eau et s’effondrent dans une désolante anarchie.

En 1965 se produit un grave accident : quatre hommes sont mortellement asphyxiés par la descente imprévue des gaz d’échappement d’une pompe.

Deux ans plus tard un géologue spécialisé dans la recherche du pétrole rattache l’île au continent et débarque peu après avec un gros excavateur à coquillages. Il creuse trois énormes trous, un au lieu supposé du puits originel, un sur la plage la plus proche et un à l’endroit d’un mystérieux triangle de pierres. Il ne découvre rien, mais inflige au site des dommages considérables.

Stèle à la mémoire des personnes qui ont perdu la vie dans la quête du trésor

Stèle à la mémoire des personnes qui ont perdu la vie dans la quête du trésor

Leurs successeurs n’auront pas plus de succès. En fait, le travail est devenu aujourd’hui considérablement plus difficile: l’île a tant et si bien été creusée qu’elle s’est transformée en une éponge. Les chênes ont disparu. Plus personne ne sait où se trouve le puits original. Et on n’a toujours pas l’ombre d’un indice sur ses constructeurs.

Mais on continue à creuser. Les derniers chercheurs en date sont ceux de la compagnie Triton Alliance du millionnaire canadien David Tobias, qui tente de réunir les fonds nécessaires à la réalisation d’un chantier définitif qui comprendra l’occlusion des canaux reliés à la plage. Actuellement, Triton en est à 10 millions d’euros investis, et on ne sait donc pas s’ils ont trouvé quelque chose…

En attendant, cette île au trésor hors du commun n’a pas fini de nous cacher son secret.